Mathieu Risacher, responsable du pôle R&D, RSE et innovation textile chez Umòja, vous raconte les prémices et les coulisses du projet MMEA, la première sneaker 100% végétale d’Umòja.

L’origine du projet Mmea remonte à une conversation que j’ai initiée il y a deux ans sur LinkedIn en interpellant directement  Dieuveil. L’objet était de remettre en question l’utilisation de semelles sneaker « conventionnelles », composées de différents dérivés plastiques, dans la première collection d’Umòja. Une collection portant haut et fort les valeurs d’artisanats précieux et techniques, mettant en avant la beauté de matières naturelles nobles, qui se voyait freinée par l’utilisation de matières pétrochimiques. Il existait ainsi une contradiction entre la valorisation de ces savoir-faire nobles et l’utilisation de matières de synthèse.

Ma formation d’ingénieur textile et ma passion pour la culture sneakers m’ont mené à ce moment. Après avoir été diplômé, j’ai exercé, pendant près d’un an dans un studio design d’Amsterdam, voué à l’éco-conception et à la sneaker. J’ai eu la chance d’y apprendre les bases de la cordonnerie artisanale, tout en menant des projets voués à concevoir des sneakers plus sainement et intelligemment. A la suite de cette expérience, j’ai décidé de partager mes connaissances et ma dévotion à une plus grande échelle. J’entame donc mon projet de consultant éco-conception axé sneaker en freelance, un ami me fait part d’Umòja, et cette fameuse conversation commence.

Elle s’est rapidement transformée en projet. Celui de trouver une alternative naturelle et sensée à cette fameuse semelle, composant si controversé dans l’industrie de la basket, pour apporter de la cohérence à la démarche d’Umòja. 

Pourquoi cette controverse? 

Pour son impact écologique lors de sa fabrication — pour son impossibilité à être proprement recyclé — pour la micro-pollution engendrée par son usure — son usure étant l’une des premières causes de la fin de vie d’une paire de chaussures, et de tous les autres composants de la chaussure encore utilisables — et enfin pour la pollution engendrée lors sa fin de vie, où deux chemins lui sont généralement offerts : l’incinération ou le placement en décharge à ciel ouvert dans différentes zones du monde, souffrant d’une pollution qui n’est pas la leur.

Le projet fut une réussite lorsque nous avons entamé notre collaboration avec Reltex dans le but d’implémenter une semelle 100% en latex naturel à notre prochaine production. Reltex est une entreprise française du patrimoine vivant (EPV) spécialisée depuis plus de 40 ans dans la fabrication de semelles en lait d’hévéa (aussi appelé latex naturel ou caoutchouc naturel).

C’est à ce moment que nous nous sommes posés la question qui a déterminé le tournant d’Umòja :

Si nous l’avons fait pour la semelle, sommes-nous capable de le faire pour l’entièreté de notre sneaker ?

Le projet MMEA est né, et c’est ainsi que je l’ai imaginé dans sa conception :

  • Décomposer entièrement nos baskets, 
  • Identifier les matériaux à problème (plastique, métal, colle synthétique, etc…),
  • Définir nos critères de conception écologique,
  • Imaginer des matériaux et solutions appropriés, 
  • Trouver des fournisseurs partenaires, 
  • Implémenter ces matériaux inhabituels dans la construction d’une basket, 
  • Tester le tout avec notre usine de confection, 
  • Célébrer les succès et redoubler d’efforts face aux écueils pour mener à bien notre mission ➝ proposer une sneaker composée à 100% de matériaux naturels et végétaux.

Des matériaux visibles de la chaussure, aux matériaux cachés dans sa construction, de la colle au fil d’assemblage, en passant par les renforts, j’ai identifié parmi l’ensemble des composants chacun de ceux que nous devions modifier. Soit à cause de leur composition, soit à cause de leur origine trop floue ou trop lointaine.

Une fois cette étape réalisée, nous nous sommes accordés sur l’éthique que nous désirions transmettre au travers de Mmea. Il ne s’agit pas seulement de remplacer, par exemple, du plastique par un matériau végétal. Il s’agit de le faire consciemment et intelligemment, en trouvant des alternatives qui ont du sens en termes de localisation géographique, de conditions de production et d’impact environnemental. 

Notre semelle intermédiaire en chanvre est une belle illustration de ce désir. Le chanvre qui la compose est cultivé en France, dans un rayon de 200km autour de l’usine Bourguignonne qui le transforme, grâce à un procédé n’utilisant aucun intrant chimique, en matériau utilisable pour apporter le soutien et la structure que nous recherchions.

Réaliser ce travail pour l’ensemble des matériaux “à problème” a nécessité beaucoup de rigueur et un dévouement impératif pour ne pas céder à la facilité des matériaux dits “verts”, “biosourcés”, “plant-based”, de plus en plus présents dans l’industrie. Ces derniers ne répondent pas au problème et sont proposés comme des innovations écologiques alors qu’ils confèrent simplement un droit de continuer à polluer. Leurs appellations souvent accrocheuses masquent une réalité plus sombre. Le procédé de production reste dans la majorité des cas opaque du fait de l’ajout de matières pétrochimiques et l’impact énergétique de cette fabrication reste à être évalué. Une question se pose aussi quant à leur fin de vie car il n’existe pas aujourd’hui de solution industrielle de compostage. Leurs molécules n’étant pas présentent naturellement dans l’environnement, aucun procédé naturel impliquant des bactéries n’est capable de gérer correctement leur décomposition.

J’ai eu la chance de réaliser ce travail à part égale et en étroite collaboration avec Marion Clément et Dieuveil Ngoubou qui ont partagé ce dévouement, cette rigueur, mais aussi la motivation nécessaire au changement, et la conviction de pouvoir produire autrement.

Dieuveil, tout en gérant les innombrables facettes d’une marque engagée, nous a fait part de ses avancées en sourcing, expérimentation et production avec nos partenaires producteurs au Burkina-Faso. Sa présence sur place est l’un des éléments clefs de notre réussite.

Marion, en plus de gérer le design et la direction artistique du projet, a pris en charge une partie du sourcing français et européen tout en faisant partie de la recherche, et en étant notre interlocutrice directe avec l’usine de confection lors de l’implémentation de ces matières inhabituelles pour l’industrie. Un deuxième élément clef de la concrétisation de ce projet.

Mon rôle s’est dessiné à la naissance du projet. En plus de pouvoir le gérer d’un point de vue conception, j’y ai apporté mes connaissances techniques en termes de matières et de méthodes de production. À commencer par la compréhension des matières, comme par exemple les différentes fibres à notre disposition, dans leurs détails les plus techniques, leurs caractéristiques, avantages et inconvénients. Une compétence qui s’avère être une nécessité dans un projet qui repose sur la recherche d’alternatives techniques. Au même titre que la compréhension de toutes les étapes de production de nos composants. De la culture du coton et du lin, au fonctionnement d’une filature. De la teinture végétale jusqu’au tissage artisanal. De la fabrication d’une semelle à la réalisation d’un lacet.
Une connaissance à la fois globale concernant le produit, et très spécifique car axée sur une volonté de production vertueuse. J’ai pu l’appliquer à la décortication de nos sneakers et de chacun de ses composants, et à la définition de nos critères d’éco-conception : on n’acceptera que du 100% végétal.

C’est cette connaissance qui apporte la cohérence nécessaire à ce projet, pouvant revendiquer l’exploit de créer une chaussure à partir de seulement quatre matériaux végétaux.

En plus de ces connaissances, ma détermination a été reçue à bras ouverts, ce qui m’a permis de mener mes recherches sur tous les fronts, balayant tant d’alternatives que nous en ressortons avec encore plus de projets que nous souhaitons implémenter dans un futur proche !
Construire une relation de confiance avec nos fournisseurs et partenaires acceptant de se prêter au jeu, gérer les nombreux écueils que cette recherche de matériaux alternatifs a pu faire émerger, fut aussi une part intégrante de ma mission.
À titre personnel, ce projet est une belle leçon de persévérance et démontre qu’il est possible de mener à bien ses convictions dans une industrie qui, sur le papier, n’y est pas favorable. C’est aussi la base d’une éthique de production, qui a suscité des envies, des idées, d’autres projets qu’il me tarde de mettre en œuvre pour pousser mes convictions encore plus loin.

MMEA représente pour nous un véritable accomplissement. 

Elle est la preuve que nous pouvons créer un produit vertueux, authentique, sensé, en jouant avec des règles différentes de celles dictées par l’industrie. 

Elle est le témoignage des membres de notre équipe, de nos partenaires producteurs, artisans et agriculteurs, de nos consommateurs et contributeurs que nous pouvons collaborer à une échelle semi-industrielle et offrir un produit noble, sain, beau.

Elle est le véhicule d’un changement, d’une dynamique que nous souhaitons mener le plus loin possible, de la plus belle des manières.

Merci à chacune des personnes ayant contribué à ce magnifique projet. Craft With Nature !

Mathieu Risacher

photos | @croguenneccharlaine