Imaginer un produit, en l’occurrence ici des sneakers, revient à s’imprégner d’une culture. La sneaker n’est pas un produit anodin. En quelques décennies, elles se sont démocratisées et sont aujourd’hui portées par des millions de personnes, de toute classe sociale, toute génération en toutes circonstances. Qu’importe le genre ou les croyances, la sneaker fait l’unanimité partout dans le monde.  

Destinée à un usage sportif, son passage du terrain au vestiaire citadin n’est pas si fluide. C’est dans les années 80, dans le Bronx, à Harlem que la sneaker, portée par la culture hip-hop et le rap devient un signe d’appartenance à une communauté. L’étiquette “pompes de racaille” lui colle à la peau dans ses premiers pas mais cette idée est très vite balayée. Elle devient un accessoire et un moyen d’expression. Elle se customise et est même le sujet d’une chanson, My Adidas de Run-DMC.

Loin de moi, l’envie de promouvoir dans cet article des marques qui participent à la mondialisation économique en délocalisant leur production, favorisent largement la surconsommation et la globalisation culturelle. C’est une approche plus sociologique et artistique que je souhaite prendre. J’y trouve un intérêt dans ma pratique créative.

L’histoire de la sneaker est intimement liée à une transformation de la société sous toutes ses formes. Elle participe à la mutation de courants artistiques comme la danse dans les années 60-70, décennies de libération, où la tennis vient remplacer les chaussons de danse permettant des pas plus libres, plus souples. Ou encore dans la musique, dans les années 80, dans le hip-hop et le rap et plus largement la street culture où elle définit une identité nouvelle. Les exemples sont nombreux. La sneaker coexiste avec les mouvements de contre-culture et bouleverse les codes. Aujourd’hui encore, elle continue de porter de nouveaux idéaux. 


Chez Umòja, nos sneakers portent cet héritage de la subculture des années 80/90 tout en étant le manifeste de nouveaux engagements.

Conscients des enjeux climatiques auxquels nous faisons face, nos sneakers MMEA et les autres modèles qui suivront, symbolisent une nouvelle approche de la création : une conception plus vertueuse et une consommation plus consciente. 

UNE CRÉATION SENSORIELLE

Après une double formation en histoire de l’art et stylisme, un passage dans un bureau de tendance londonien et les studios de marques de créateurs parisiens, j’ai fondé, il y a trois ans, un studio dans lequel j’ai réalisé deux documentaires et accompagné des marques à créer avec sens.  

Ma vision du métier de styliste est à l’image de mon parcours. Un état d’esprit couteau-suisse que je développe chez Umòja au design et à la direction artistique.

Je suis devenue styliste , attirée par la transversalité de ce métier. 

J’ai une approche sociologique, collective, humaine et sensorielle de la création. 

Marion Clément – Designer & Directrice artistique chez Umòja

Je suis touchée par des univers très hétéroclites comme l’artisanat, la street culture, le vestiaire workwear, la danse ou encore l’outdoor, toutes ces disciplines aussi différentes soient-elles me nourrissent. L’approche commune que je vais avoir avec chacune d’entre elles reste visuelle et matérielle. 

Matérielle, non pas dans un sens péjoratif, lié au consumérisme mais plutôt, pour l’attention particulière portée à la matière. Ainsi la palette d’un tableau ou d’un paysage peut m’inspirer les prochaines couleurs de nos collections, une scène de cinéma ou l’univers d’un photographe révèleront des envies pour un shooting. De la même manière qu’un motif sur un tissu ancien, les lignes d’une architecture ou d’une céramique pourraient être interprétées sur des sneakers Umòja.

UNE RENCONTRE

Quand je rencontre Lancine et Dieuveil pour la première fois, j’adore leur histoire et mon premier réflexe est de vouloir réaliser un documentaire sur les différents savoir-faire mis en valeur dans leur première collection. 

C’était, il y a presque 3 ans, je réalisais de courts documentaires visant à mettre en lumière des savoir-faire méconnus, durables et des solutions pour une création plus responsable en rencontrant celles et ceux qui les façonnent. 

Nos chemins se croisent, en revanche nos échanges se rejoignent et des idées de partenariat commencent à germer. 

Puis, il y a un an et demi, je reçois un appel de Lancine. Celui-ci me propose de réaliser la prochaine collection. Je me rappelle avoir très peu hésité. Styliste dans le prêt-à-porter, je me fie à mon intuition (comme souvent!) et à mon attirance pour la culture sneaker et je rejoins l’aventure Umòja.


Je dévore des livres techniques sur la conception, sur l’histoire des grandes marques et regardé beaucoup de documentaires. Les visites dans les usines au Portugal me familiarisent avec le vocabulaire et toute la chaîne de production. Je m’imprègne de toutes ces informations et pose beaucoup de questions.

Quelques mois plus tard, Lancine et Dieuveil me font part de leur envie de créer la première sneaker 100% végétale. Quel challenge et quelle excitation! Je rencontre Mathieu Risacher (virtuellement!), qui a déjà réalisé un travail de sourcing extraordinaire avec Dieuveil. Je rejoins le duo et apporte mon réseau européen et le suivi R&D avec l’usine.

APPRÉHENDER LA MATIÈRE

Vient alors simultanément avec le sourcing, le design de MMEA. 

Penser MMEA pourrait s’apparenter au travail de la céramique où les propriétés de la matière dictent la forme finale. 

Au fur et à mesure de notre sourcing et de nos tests, les matériaux se confirment. Exclure toute matière plastique nous pousse à être dans l’exploration constante hors de sentiers battus et à imaginer de nouvelles fonctions. Certains matériaux, non issus de l’industrie de la chaussure, sont utilisés à contre emploi pour leur solutions techniques et leur composition 100% végétale.

De mon côté, je dois associer technicité et style. 

C’est en observant des chaussures de trekking, que j’ai l’idée d’utiliser les lacets plats comme passants pour ainsi éviter l’utilisation d’œillets en métal. Cette solution trouvée, j’ai ensuite joué avec leur placement et amené du rythme dans le laçage.

Travailler le textile dans la chaussure est complexe. Les bords s’effilochent contrairement au cuir qui peut-être coupé net et cousu directement. Cela requiert de nouvelles finitions, absentes quelquefois de l’industrie de la chaussure. En dialoguant avec l’usine et en mélangeant leur expertise et mon expérience, nous avons testé plusieurs solutions. Le passepoil entourant de nombreux empiècements est ainsi issu du prêt-à-porter. 

Tissu en main, je viens donner un corps au tissage du Centre Adaja et mettre en valeur son armure. Créer avec ces matières est une invitation à réinterpréter l’artisanat textile Burkinabè tout en respectant son essence et son histoire.

L’aspérité des matériaux brut m’inspire. Les fibres végétales ont ce rapport à la terre qui m’émeus. Un lien direct avec la nature est palpable, concret, simple et sincère, comme un retour aux sources.

Pour MMEA, j’ai joué avec les quatre matériaux : le coton biologique, le lin, le chanvre et le lait d’hévéa pour composer avec leurs textures et leurs couleurs qui leur sont propres.

Certains diront que le tissage est irrégulier ou que la couleur n’est pas uniforme. Je répondrais que ces merveilleuses imperfections témoignent du geste artisanal, d’une fibre pure et vivante qui réagit à son environnement. Collaborer avec la nature n’en est que plus vrai.

Les différents processus de transformation de ces fibres englobent bon nombres de métiers et de savoir-faire. S’intéresser à toute cette chaîne de valeur, rencontrer les artisans et industriels passionnés, partager nos visions et nos savoirs nourrit le projet et mon imagination. Je m’épanouis dans cette vision à 360°, humaine et collective.

Face à la profusion et la standardisation, je recherche l’émotion et la singularité. Je vais valoriser des matériaux avec du grain, un ressenti, fonctionnant ainsi à l’instinct.

La teinture végétale en est une illustration. Teindre avec la nature demande de l’observation, de l’expérimentation et éveille tous nos sens ! Les couleurs font vibrer l’œil et des odeurs terrestres émanent des cuves. Une douce chimie en relation directe avec la nature qui nous entourent. 

Façonner MMEA revient à mettre en lumière un patrimoine textile et des savoir-faire ancestraux africains et européens tout en alliant innovation écologique et une création au rythme de la nature. 

DES INFLUENCES PLURIELLES 

Umòja est ancré dans son temps. 

Au-delà des besoins techniques, d’une collaboration artisanale forte et d’une conscience écologique installée, j’ajoute mon bagage créatif et mes influences artistiques.

Comme mentionnée plus haut, je suis guidée par des passions diverses : l’outdoor, l’image, les arts graphiques, le vintage et toutes formes de contre-culture.

Je pioche ici et là dans ces multiples ressources artistiques pour venir concocter ma propre cuisine. 

Instinctive et dans la curiosité bienveillante, j’ai eu la chance d’avoir accès à des personnes et des univers hétéroclites. Ces rencontres me nourrissent humainement mais aussi artistiquement. 

Imprégnée de la culture des sneakers des années 80/90, Mmea y trouve sa forme générale. Viennent ensuite les empiècements, esquissés en observant l’architecture de Diébédo Francis Kéré et les courbes présentes naturellement autour de nous. Ces lignes organiques se superposent et s’entrelacent pour amener du relief et mettre ainsi en valeur chaque matière et chaque couleur. 

MMEA affiche sa singularité.  Les sneakers Umòja sont porteuses de sens. d’un mode de vie, de style et de personnalités multiples. Les sneakers Umòja incarnent une liberté novatrice. Elles empruntent des chemins de traverse, fidèles à leur conviction, évoluant à leur propre rythme.

Marion Clément – Designer & Directrice artistique chez Umòja